Jacques Tshimbalanga : «L’accès à l’éducation n’est rien, si la formation n’est pas de qualité»

Coordonnateur de la Coalition nationale pour l’éducation pour tous (Conept-RDC), Jacques Tshimbalanga s’investit beaucoup pour la promotion de l’éducation en République démocratique du Congo.

A travers cette interview, il exhorte l’Etat congolais à reprendre en charge ses responsabilités pour le redressement du secteur éducatif.

La Conept est très active dans le monde éducatif. Qu’est-ce qui motive votre combat?

Notre plateforme milite pour l’instauration, en RDC, d’une éducation publique gratuite pour toutes les filles et tous les garçons – même pour les adultes qui ne sont pas passés à l’école. Puisque l’éducation est un droit fondamental. Nous tenons à promouvoir une société civile alerte, active et trop exigeante à l’égard des autorités, afin qu’elles honorent les engagements qu’elles ont pris vis-à-vis de la communauté tant nationale qu’internationale. Nous voulons que nos autorités rendent l’éducation publique de base gratuite, inclusive, de qualité, et équitable à tous les membres, y compris des minorités vulnérables, qui vivent dans des milieux défavorisés.

Pourquoi avoir seulement privilégié l’éducation?

Jean Gourdin disait : «Il n’est de richesse que d’hommes». Un pays qui l’aura compris doit investir dans
l’homme pour aller de l’avant. On ne peut donc pas penser à la modernisation du pays si l’équation de
l’éducation n’est pas résolue. Sinon, le pays va continuer à importer des ingénieurs, des enseignants… Or, ceux qui viennent de loin ne sont pas là que pour notre bien! Il est donc temps que le pays forme l’élite, en tenant compte du besoin de tous d’accéder à l’école. J’ai eu la chance de lire le Plan Intérimaire de l’Education (PIE). Le représentant de l’Exécutif congolais y signale clairement, depuis 2010, que ‘‘le Gouvernement fait de la gratuité de l’enseignement une priorité absolue de son action’’.J’ai donc compris que l’éducation est bien une priorité dans notre pays.

Est-il aujourd’hui possible que la scolarisation soit obligatoire et accessible à tous?

L’accès à l’éducation n’est rien, si la formation n’est pas de qualité.

«Payer l’impôt, c’est contribuer à faire de
l’éducation gratuite, c’est faire en sorte
que nos enfants aillent à l’école sans
barrière, sans le moindre obstacle…»

Les deux doivent aller de pair. Nous considérons qu’une personne a accès à l’éducation lorsqu’elle bénéficie des connaissances qu’il faut. Détenir un diplôme ne vaut rien lorsqu’on n’a pas de compétence. Pour avoir un enseignement de qualité, l’Etat doit comprendre qu’il doit investir. Nous parlons ici de l’investissement de l’Etat et non des particuliers. C’est vrai que les particuliers aident, mais derrière les écoles privées, il y a le lucre. Or, l’éducation est un bien public, qu’elle soit assurée par l’Etat ou par les particuliers. Peut-on alors faire de l’école une obligation? Je dis : oui. C’est même un engagement à travers la Déclaration universelle des droits de l’homme, déclinée dans la Convention relative aux droits de l’enfant en son article 28, déclinée dans la Loi portant protection de l’enfant, déclinée aussi dans la Loi cadre de l’enseignement
national… qui sont des instruments juridiques nationaux. Sur ces points, il n’y a pas d’équivoque! L’Etat a pris l’engagement de faire de l’enseignement gratuit et obligatoire au niveau de l’éducation de base. De ce fait, il devrait mettre tout le paquet pour que les enfants aillent à l’école.

Y a-t-il, selon vous, un lien entre le caractère obligatoire de l’éducation et la gratuité prônée?

Une chose est d’avoir une éducation gratuite, une autre d’avoir une éducation obligatoire. En réalité, au niveau de l’éducation de base, l’enseignement doit être obligatoire. Il ne faudrait pas ainsi permettre au citoyen d’avoir des alibis pour ne pas fréquenter l’école. Si un gouvernement investit dans l’éducation, il y aura beaucoup de ressources pour financer le développement dans plusieurs
secteurs. A l’époque de la colonisation de triste mémoire, il y avait au moins une telle rigueur qui permettait au moins à tous les à l’école. Sinon, leurs parents étaient interpellés. Aujourd’hui, certains
pays africains comme la Côte d’Ivoire ont initié la politique d’école obligatoire. Ils sont même en train
déjà de l’expérimenter. Mais, un tel projet ne peut être possible que si l’Etat a rempli son devoir d’investir suffisamment dans l’éducation, pour qu’il n’y ait pas, par exemple, des frais de scolarité. Ces frais étant tous pris en charge par le Gouvernement. On pourra dès lors exiger à tous les
enfants d’aller à l’école. Investir dans l’éducation implique que l’Etat mettre des paquets pour une formation des enseignants de qualité, pour l’acquisition des manuels scolaires, des matériels didactiques… Investir pour que tous les enseignants soient bien payés, bien pris en charge…
Pour nous donc, l’école obligatoire ne se réduit pas seulement à exiger à tous les enfants d’aller à l’école.

En quoi consiste réellement la gratuité de l’enseignement?

«Si l’enfant va à l’école pour
ne rien apprendre, l’éducation
serait un vain mot», proteste
Jacques Tshimbalanga.

La réponse à cette question, nous pouvons la trouver dans l’article 7, alinéa 18, de la loi cadre sur l’enseignement national. Au regard de la loi, la gratuité de l’enseignement signifie la prise en charge, par l’Etat, des frais de scolarité dans l’enseignement de base, dans l’enseignement public. Par frais de scolarité, il faut entendre tout ce qu’on paie pour
l’enfant à l’école, venant des parents. Or, la gratuité consiste à ne rien débourser comme fonds. Sur ce point, il y a des gens qui soutiennent que ce qui est gratuit n’est pas de bonne qualité. Je me demande d’où tirent-ils cela. Lorsqu’on dit que l’école est gratuite, c’est parce que les parents ne paient pas… directement. Mais à vrai dire, tous les citoyens de la communauté nationale paient pour les services publics : impôts, taxes, redevances, droits au trésor public! Et lorsque l’Etat perçoit ces frais, son obligation, c’est de les retourner aux citoyens sous forme de service public. C’est notamment l’éducation, la santé, l’ordre public, la construction des routes, des voies de communication…
Et donc, le citoyen paie tous les jours et davantage les services que l’Etat lui rend. Déjà en payant l’impôt, la TVA, je supporte l’éducation…

Les redevances à l’égard de l’Etat ont-elles une incidence sur le financement de l’enseignement ?

Bien entendu ! D’ailleurs, nous encouragerons les citoyens à être honnêtes, en payant l’impôt, parce que lorsqu’on paie, il y a plus d’argent dans le trésor public. Raison pour laquelle ces fonds devraient être très bien gérés pour stimuler plus de contributions du citoyen dans le futur. Donc, payer l’impôt, c’est contribuer à faire de l’éducation gratuite, c’est faire en sorte que nos enfants aillent à l’école sans barrière, sans le moindre obstacle… A condition que ceux qui perçoivent et gèrent le fonds public comprennent que ce n’est pas l’argent de leurs poches pour construire des immeubles! Qu’ils comprennent qu’il faut punir sévèrement ceux qui utilisent l’argent des contribuables pour s’en servir à des fins privés. Autrement dit, il faut, d’une part, encourager les citoyens à s’acquitter de leurs obligations, en payant les impôts pour mobiliser plus de ressources à investir dans l’éducation et, d’autre part, inciter l’Etat, à travers les magistrats, à se montrer sérieux pour bannir l’impunité. De ce fait, vous comprendrez la motivation de notre combat : faire comprendre à tous la nécessité d’abolir les frais de scolarité, qui s’avèrent la pire forme d’exclusion des enfants des milieux scolaires. Une telle mesure permettrait de libérer des voies des millions d’enfants qui sont en dehors de l’école.

Disposez-vous des statistiques qui témoignent de l’ampleur de la déperdition scolaire en RDC?

La RDC est, après le Nigéria, la deuxième réserve au monde des enfants qui sont en dehors de l’école.
C’est une honte pour nous d’avoir 3,5 millions d’enfants de 6 à 11 ans en dehors de l’école, et 7,3 millions d’autres enfants de 16 à 17 ans privés de scolarité. C’est plus que des pays entiers, et même plus que les populations de deux à cinq pays limitrophes mis ensemble. C’est la crise d’éducation qu’il faut résoudre.
Lorsque les enfants sont en dehors de l’école, c’est une bombe à retardement qu’il faut désamorcer. Le
pays n’a pas seulement d’argent pour acheter des armes et faire la guerre contre des envahisseurs, il a
aussi à comprendre que nous traversons une crise grave dans le secteur de l’éducation et qu’il faut suffisamment mobiliser des ressources pour pallier ce problème.

Vous reprochez au Gouvernement de réserver une part modique à l’éducation dans son
budget. A quelle proportion aimeriez- vous fixer l’enveloppe réservée au secteur éducatif?

Je n’accepte pas que mon pays soit tourné en dérision, simplement parce que nous, citoyens, nous ne sommes pas assez rigoureux dans la surveillance de notre Gouvernement. Notre pays a récemment présenté un projet de budget oscillant autour de 4,5 milliards de dollars américains. Un montant
largement en deçà de ceux des années précédentes. Or, se prononçant sur le coulage des recettes, la Banque centrale et bien de spécialistes ont reconnu que la RDC perd chaque année au moins 15 milliards de dollars dans la fraude fiscale et les arrangements fiscaux illicites. Par ailleurs, le pays
a perdu près de 11 millions de dollars dans l’exploitation forestière. Et pourtant, un tel montant aurait permis, par exemple, de financer l’organisation du Test national de fin d’études primaire (TENAFEP), sans recourir aux parents! Lorsqu’on considère que 15 milliards de dollars échappent au Trésor public, le pays a tout intérêt à mener la lutte contre l’impunité, la corruption… et d’en faire une priorité,
car cette lutte constitue la clef de la mobilisation des ressources. Grâce à cette lutte, la RDC n’aurait plus à se contenter de budget dérisoire de l’ordre de 4 milliards de dollars, qui procède de l’amenuisement des ressources financières de l’Etat. Car, le Congo peut mobiliser bien plus. Nous
devrons arrêter ces pratiques qui portent préjudice aux citoyens congolais et qui font en sorte que l’argent destiné au service public puisse aller dans les poches des individus ou être logé dans les paradis fiscaux.

Que préconisez-vous alors pour mettre un terme à l’impunité?

Nous devrons restaurer l’appareil judiciaire qui, s’il fonctionne très bien, va permettre aux caisses de
l’Etat d’être renflouées. On n’aura donc plus à aller chercher des financements de l’éducation auprès des parents. Et ainsi, prendrait fin cette privation de l’éducation, puisqu’aujourd’hui les charges financières du secteur éducatif sont supportées à 73% par les ménages. L’Etat ne contribue qu’à hauteur de 23%. C’est anormal et on laisse la situation perdurer comme cela depuis 1992 !
Présentement, des prédateurs ont compris que derrière environ 23 millions d’enfants scolarisés, on
peut tirer beaucoup de dividendes. Raison pour laquelle ils multiplient des stratagèmes pour que ce système se maintienne.

Le Père Martin Ekwa soutenait que la part consacrée à l’éducation dans le budget national était de 28% après l’indépendance. Est-ce possible d’y arriver, au moment où le Premier ministre Matata affirmait avoir déjà fait passer le chiffre de 1% à 10%?

Je vous révèle même qu’en 1981 l’enveloppe allouée à l’éducation dans le budget national remontait
à 33%! Le pays a donc une histoire dans les allocations réservées à l’éducation! Et quand on compare,
la qualité y était aussi. Et pendant ce temps, les autres secteurs n’étaient pas non plus négligés : l’armée était payée, l’ordre régnait, la santé était considérée… Ce qui était possible hier et aussi possible aujourd’hui. Le reste, c’est un problème de volonté.

Propos recueillis par Yves KALIKAT

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *